Souverains poncifs

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Message de Paul Biya du 11 févreir 2026 à l'occasion de la 60e édition de la fête de la jeunesse

Si on s’en tient aux affirmations convenues, après le message du chef de l’État, Paul Biya, à l’occasion de la 60e édition de la fête de la jeunesse célébrée le 11 février 2026, le Cameroun serait en train d’entrer dans une nouvelle ère au cours de laquelle le président de la République s’est engagé à prendre en compte les frustrations, les peurs, les angoisses, les espoirs, les attentes et les aspirations légitimes des jeunes.
Comme un air du déjà entendu, après ce discours, nous avons été abreuvés de souverains poncifs sur la « détermination sans faille » de l’homme du 06 novembre 1982 à honorer ses engagements envers les jeunes camerounais « désemparés, face aux difficultés qu’ils éprouvent à trouver un emploi ou à réaliser leurs projets [et leurs rêves] », quels que soient les difficultés, les obstacles et les contraintes imposées par un environnement international.
Les Camerounais – la majorité – qui ne croient plus aux discours et promesses présidentiels ne sont plus dupes. Ils savent que Paul Biya est un spécialiste de la politique du verbe.
Remémorons-nous ce très beau discours prononcé, le 21 juillet 2006, devant les militants du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) réunis au palais des congrès en congrès extraordinaire. Le Nnom Ngui avait aménagé un temps fort, sur un ton de confession qui dévoilait le fond de son âme et de son être inchangeable et invariable. « Je n’ai pas changé », avait-il dit. Avant cette confession, les Camerounais avaient cru, à tort, que les épreuves l’avaient métamorphosé. Non, le jeu de la vérité auquel il s’est toujours adonné mécaniquement lors des campagnes électorales et des discours n’est que factice. D’ailleurs, change-t-on vraiment à 93 ans (officiellement)! Ses habits neufs ne durent que le temps d’une campagne électorale, d’un discours. Dès l’élection, après la déclamation d’un discours, sa nature profonde reprend le dessus. Chassez le naturel, il revient au galop. On comprend pourquoi dans presque tous ses discours, ils se contentent de ressasser les mêmes poncifs, les mêmes litanies sans aucune prise avec la réalité. Les discours des 31 décembre 2025 et 10 février 2026 ne dérogent pas à la règle. Comme à l’accoutumée, ils sont truffés d’adverbes tels que : « progressivement », « éventuellement », « prochainement », révélant implicitement l’absence de volonté (politique) de passer immédiatement de la parole aux actes.
À l’évidence, ceux qui nous tiennent captifs de nos instincts de conservation, savent que nous sommes une foule qui ne sait pas faire foule, pour reprendre cette expression d’Aimé Césaire exprimée dans Cahiers d’un retour au pays natal. Massifiés, nous sommes des obstacles rétifs ou des adjuvants dociles de leur dessein, un gisement inépuisable d’où ils extraient leurs privilèges et leurs ressources. Écrasés de devoirs sans droits correspondants, taillables et corvéables à souhait, nous sommes la main-d’œuvre sans autre valeur que d’être, le cas échéant, au service de leur vanité et de leur confort. Parfois, par calcul politicien ou par condescendance, ils se penchent avec sollicitude sur nous, sur nos problèmes et difficultés afin de nous faire l’aumône parcimonieuse de ce qui, en fait, est un dû : les libertés, les droits de la personne. En retour, ils attendent ou exigent de nous reconnaissance, célébration et motions de soutien. Nous subissons nos institutions plus que nous ne les conduisons et la puissance publique est devenue une force de répression, d’inertie et d’immobilisme plutôt que d’impulsion, de stimulation et de mobilisation, pour reprendre les mots de Fabien Eboussi Boulaga.
Qu’allons-nous faire pour sortir de ce bourbier nauséabond dans lequel nous sommes plongés jusqu’aux narines ?
Nous devons résister, faire émerger et soutenir les convergences des forces politiques, sociales et patriotiques. Une tout autre option – salvatrice celle-là serait celle qui consisterait, sur un projet à la fois mobilisateur et transformateur, à regrouper tous et toutes celles, d’où qu’ils ou qu’elles viennent, qui en soutiendraient les objectifs et en assureraient la cohérence. Non pas par « union nationale », mais par convergence dynamisante, par dépassement des clivages ethno-tribaux et politico-idéologiques.
Que l’on ne s’y trompe pas : dans ce climat politique actuel de rejet des fondamentalismes, des extrémismes, des radicalismes et des différentes impasses que représentent, d’un côté, le RDPC et de l’autre, une certaine opposition dont les démarches tactico-stratégiques, la culture et les convictions politiques sont sujettes à caution, ces convergences s’imposent. Mais, elles peuvent impulser des dynamiques pour le meilleur comme pour le pire. La Résistance implique des convergences pour le meilleur, le biyaisme, sa coterie et ses baronnies étant des convergences pour le pire. Si donc, au moment où s’amorce une transition au sommet de l’État, nous sommes incapables de penser, d’imaginer, de construire et de promouvoir des convergences pour le meilleur, nous serons confrontés à l’élan redoutable et destructeur des convergences pour le pire en vue de la confiscation du pouvoir ad vitam aeternam.
Jean-Bosco Talla