Harcèlements et sévices sexuels : la loi du silence

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Victimes d’abus sexuels, les femmes, les jeunes filles, particulièrement les filles scolarisées préfèrent donner leur langue au chat.

Au début de l’année scolaire 2018-2019 Florence D., 17 ans, était inscrite en classe de première IH (Industrie d’habillement) dans un lycée technique d’une localité de la région du Centre située à une centaine de kilomètres de Yaoundé. Son oncle Ngassa J., chauffeur de taxi de son état avait pris sur lui de l’y inscrire afin de la rapprocher du domicile familial. Son rêve était qu’après sa formation, elle crée son entreprise de couture afin de donner un coup de main à leur nombreuse famille. Il tenait tellement à cet idéal qu’il n’a pas hésité à lui donner de l’argent pour payer les frais d’examen et de scolarité, malgré les divergences qui existent entre la mère de la jeune adolescente et lui. Il avait toujours pensé que sa « Lumière » ou sa « Blanche » – comme il appelait affectueusement Florence dont le teint clair et la beauté ne laissaient pas grand-monde indifférent – suivrait ses conseils et se priverait de certains plaisirs et distractions pour se consacrer à ses études. Jusqu’au soir du 16 mai 2019, quand il avait appris que Florence portait une grossesse de plus de 6 mois et que c’est depuis janvier 2019 qu’elle faisait l’école buissonnière. Stupéfait, Ngassa n’avait cessé de se demander : « Que s’est-il donc passé ? ».

Selon des informations recueillies à bonnes sources, après avoir reçu de l’argent de la scolarité, Florence avait utilisé une partie à d’autres fins. Pour ne pas être renvoyée du lycée, pour non-paiement de la contribution exigible, elle avait emprunté de l’argent à Souleyman O, boutiquier malien, vivant non loin de leur ancien domicile, dont les avances étaient jusque-là restées sans suite. L’occasion faisant le larron, celui-ci lui avait remis 22 500 FCFA en misant sur son incapacité à rembourser. Incapable d’honorer son engagement vis-à-vis de cet « bienfaiteur » vicieux et malicieux après de multiples réclamations pressantes et infructueuses, elle s’est trouvée obligée de céder à ses avances et d’entretenir avec lui des relations sexuelles régulières. Enceinte, elle avait tout simplement abandonné l’école.

Une victime

Dans son ouvrage Harcèlement sexuel et déontologie en milieu universitaire, Jean-Emmanuel Pondi analyse sans a priori ni concessions le harcèlement sexuel devenu récurrent dans les campus – et au-delà – brisant ainsi l’épaisse chape de silence entretenu autour de ce phénomène. Il expose dans cet ouvrage des cas pathétiques dont celui d’une étudiante, Catherine M., inscrite en 4e année à la Faculté des Arts, Lettres et Sciences humaines de l’université de Yaoundé 1. « Pendant la période de rédaction de son mémoire, elle choisit un sujet en accord avec son directeur de mémoire. Ce dernier lui recommande de travailler sur le projet et de le lui pré­senter au fur et à mesure que le travail évolue. Puis, à un moment, l’enseignant lui fait savoir qu’il la trouve plutôt belle et intelligente, ce qui la gêne énormément. De plus, il lui transfère des SMS – Short Messages Service – tous les soirs, lui offre des crédits de communication et bien d’autres aménités. Un jour, il lui demande de déposer son travail à son bureau, ce qu’elle fait. Grand est alors son étonnement lorsque l’enseignant lui annonce que le travail est nul, qu’elle est, elle-même, tout autant nulle, et qu’il ne saurait par conséquent continuer à diriger un si mauvais mémoire. Décontenancée et surtout dégoûtée, Catherine se résout à chercher un autre enseignant pour suivre son travail. Aucun de ses encadreurs n’accepte de la superviser, d’évaluer et de reprendre le projet amorcé par leur collègue. Impuissante, psychologiquement anéantie, elle se voit obligée d’abandonner la rédaction de son mémoire pour s’inscrire dans une autre université du pays », relate cette étudiante dans cet opuscule.

Des jeunes filles dans la situation de Florence et de Catherine, il en existe beaucoup.

Plus qu’un fait banal, le viol, c’est-à-dire l’acte par lequel un homme a des relations sexuelles non consentantes avec une femme même mariée et le harcèlement sexuel – entendu comme une manière d’exercer sur quelqu’un une pression morale dans le but d’obtenir des faveurs sexuelles – gênent les politiques de promotion de la femme. Le fossé est grand entre les slogans claironnés sur l’éducation et la promotion de la femme et le silence (complice) qui pèse sur ces pratiques sexuelles avilissantes et déshumanisantes.

Des femmes sont coutumières de ce geste des agresseurs sexuels

Les agresseurs sexuels se retrouvent dans toutes les couches de la société. Parmi eux les enseignants assument une lourde responsabilité, même si dans l’ouvrage sus-cité Jean-Emmanuel Pondi estime les victimes féminines « se voient davantage introduites ou piégées dans l’enfer de la psychose, à cause des agissements d’une minorité d’enseignants dont les attitudes finissent à la longue par ternir l’aura de la très grande majorité d’enseignants qui exercent une noble, digne et prestigieuse profession, celle d’enseignants ».

Certains enseignants s’abattent comme des fauves affamés sur leurs jeunes élèves, convaincus qu’en entretenant des relations sexuelles avec les jeunes adolescentes non encore déflorées, ils éviteront des infections sexuellement transmissibles (IST) ou le Sida. Ce faisant, ils usent et abusent de leur autorité sur les enfants à eux confiés. Menaces, intimidations, distributions des notes sexuelles transmissibles (NST) aux filles faciles sont leurs armes de prédilection. Très souvent, ils mettent sous l’éteignoir les petits camarades des proies convoitées. Dans de rares cas, ils s’assurent la « couverture » des parents dont le rêve est de voir leurs filles obtenir un parchemin derrière lequel elles courent depuis belle lurette.

D’autres enseignants, ceux exerçant dans l’enseignement supérieur profitent de la proximité qu’ils ont avec les étudiantes dont ils suivent les travaux de recherche (mémoires et thèses) pour les soumettre à des pressions psychologiques intenables qui poussent certaines d’entre elles soit à abandonner, soit à changer de filière.

Pour le psychologue Kofane, « ce n’est pas toujours le désir qui prime chez les violeurs. En général, ils violent les femmes justes pour leur montrer qu’ils sont plus forts ou pour humilier celles qui n’ont pas cédé à leurs avances répétées. De nos jours, avec les ravages causés par le Sida d’aucuns disent être en sécurité avec les jeunes vierges. Il ne faudrait pas aussi perdre de vu que le phénomène de harcèlement sexuel n’est que l’expression du pouvoir des hommes sur les femmes, et que depuis très longtemps les luttes des femmes visent à lui faire lâcher prise, même si ce pouvoir résiste. »

Dans tous les cas, les conséquences sont multiples : détérioration des relations humaines, négation de la qualité d’être humain, baisse du rendement scolaire ou de l’entreprise, grossesses indésirées, avortements, infanticides… mort, lorsque la pente naturelle de la vie de ces jeunes femmes ne les mène pas tout droit vers la prostitution.

Qu’elles soient perpétrées par les délinquants, les étudiants, les enseignants, les maîtres ou chefs d’entreprise, les violences et harcèlements sexuels restent impunis. La plupart du temps, par peur de représailles les victimes préfèrent se taire.

Marcelle T. admise en classe de première D dans un Lycée de Yaoundé n’oubliera pas de sitôt ce qu’elle a vécu en seconde C l’année scolaire écoulée. Harcelée par un responsable de l’établissement et son adjoint, elle a été obligée d’entretenir les relations sexuelles avec eux de peur d’être renvoyée. Malheureusement, cette situation a eu des répercussions sur son rendement en classe et l’échec a été inévitable. Confuse et incapable de donner une explication crédible à sa meilleure amie qui ne cessait de lui poser des questions embarrassantes, elle avait choisi le silence. Aussi n’avait-elle pas jugé nécessaire d’informer ses parents qui se seraient contentés de dire qu’elle mérite ce qui lui arrive.

Clarisse T. qui a été violée par son supérieur hiérarchique voulait vraiment se plaindre, mais elle a été découragée par certains amis et/ou avocats qui lui ont conseillé de se taire sous prétexte que ce sont des affaires difficiles à plaider faute de preuves.

Le mal est-il pour autant incurable ? Que non. Marcelline Nnomo,présidente de l’Association des femmes de l’enseignement supérieur du Cameroun, dans l’avant-propos de l’opuscule de Jean Emmanuel Pondi  estime « qu’un système éducatif qui se veut républicain, performant, compétitif et moderne ne peut se permettre de laisser éclore en son sein la gangrène du « harcèlement sexuel » dont les méfaits affectent l’individu au plus profond de son être. Et s’agissant du milieu universitaire […] ce fléau est à l’origine de multiples drames psychologiques et sociaux qui brisent à des degrés variables, il faut le reconnaitre, les destins d’une forte frange de femmes et de jeunes filles issues des trois composantes de la communauté universitaires : enseignantes, étudiantes et personnels d’appui technique. »

Un impératif pour lutter contre ces fléaux : recourir à la Justice

Les femmes (jeunes et adultes), qui devraient cesser d’être des victimes silencieuses, disposent désormais des issues de secours et des voies de recours notamment des cellules d’écoute et de conseils dans certaines institutions, par exemple au centre médico-social de l’université de Yaoundé 1, des associations et organisations non gouvernementales (ONG) de lutte contre les violences faites aux femmes, la loi et les tribunaux. Surtout qu’en ce qui concerne le viol, l’article 296 de la loi n°2016/007 du 12 juillet 2016 portant Code pénal dispose : « Est puni d’un emprisonnement de cinq (05) a dix (10) ans, celui qui, à l’aide de violences physiques ou morales, contraint une personne, même pubère, à avoir avec lui des relations sexuelles ». S’agissant du harcèlement sexuel l’article 302-1 dispose : « (1) Est puni d’un emprisonnement de six (6) mois a un (01) an et d’une amende de cent mille (100 000) a un million (1 000 000) de francs, quiconque, usant de l’autorité que lui confère sa position, harcèle autrui en donnant des ordres, proférant des menaces, imposant des contraintes ou exer9ant des pressions dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle.

(2) La peine est un emprisonnement de un (1) a trois (3) ans, si la victime est une personne mineure.

(3) La peine est un emprisonnement de trois (3) à cinq (5) ans, si l’auteur des faits est préposé à l’éducation de la victime. »

C’est dire qu’il est impératif que les victimes des violences et des harcèlements sexuels s’organisent pour lutter contre ces fléaux sachant que les injustices et les inégalités ne reculent jamais seules.

Fabien Okonkwo

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