Ces jeunes qui se battent pour ne pas mourir

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Au quotidien, malgré le rétrécissement du marché de l’emploi et le taux de chômage élevé, des jeunes conscients ne baissent pas les bras et se battent pour ne pas mourir.

En cette fin de matinée du 24 avril 2019, l’avenue Kennedy, au cœur de la ville de Yaoundé, grouille de monde. C’est ici que Pierre K, 13 ans, handicapé moteur de son état, vendeur de cigarettes, passe le plus clair de son temps, en compagnie de ses camarades de misère, malgré l’assaut répété de la « Police » de Tsimi Evouna, délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Yaoundé.  Il a commencé à vendre les cigarettes après les compositions du deuxième trimestre l’année scolaire écoulée. L’entrée du jeune Pierre dans la vie active a été consécutive à une série d’événements malheureux survenus dans sa famille. À la mort de son père, il a renoncé à l’école parce que sa mère, vendeuse de « macabo braisé » au quartier « Carrière » n’avait plus les moyens de l’y envoyer. Deuxième né d’une famille de six enfants, il quitte le domicile familial chaque matin à six heures. Ses journées sont pénibles. Avec ses revenus très insignifiants, 150 F Cfa de bénéfice au quotidien, il ne peut se payer le luxe de s’offrir un petit déjeuner, ce d’autant que les deux tiers de ce bénéfice sont réservés à la mère. Pas de repas à Midi. Son seul repas, il le prend dès qu’il arrive chez ses parents. Mais quel repas ! Très souvent un maigre plat de riz qu’il consomme cinq fois par semaine, un « macabo braisé » offert par sa mère ou quelquefois un maigre plat de beignets-haricots. Pierre est ébahi lorsqu’on lui parle de l’impôt libératoire et lui apprend qu’à tout moment il peut avoir affaire aux agents du fisc. « Ces gens-là sont comment ? Ils pensent que je vais aller prendre l’argent de l’impôt où ? », se demande-t-il. De toute façon, poursuit-il, il s’arrangera pour ne jamais payer cet impôt. « Je dribble déjà très bien les hommes de Tsimi Evouna », lance-t-il d’un ton malicieux.

Le cas de Pierre illustre à suffisance le vécu quotidien de nombreux jeunes qui ont abandonné l’école du fait de la crise économique et d’une gestion à l’emporte-caisse pour entrer, presque par effraction et sans préparation, dans la vie active.

Ils sont nombreux dans les artères des grandes métropoles du Cameroun (Yaoundé, Douala, Bafoussam, Limbè, Nkongsamba, Garoua…) où face à la crise ambiante, les jeunes, à défaut de s’installer dans les villages et campagnes pour cultiver la terre, font feu de tout bois pour subsister tant bien que mal.  Ils sont chargeurs dans les gares routières, vendeurs de journaux à la criée, cireurs de chaussures, vendeurs d’eau, laveurs de véhicules, concasseurs de roches dans des carrières abandonnées, tenanciers de cabines téléphoniques mobiles (Call Box) etc.
Benoit, 15 ans, aide-boucher au marché d’Essos, avoue n’avoir pas d’autre choix. « Je ne peux rien faire d’autre. Les temps sont durs. Chaque jour, je dois raser 4 porcs, nettoyer les boyaux et aider mon patron à vendre de la viande pour avoir 350 FCfa . C’est cet argent qui me permet de manger et d’aider ma mère malade qui ne fait rien « , explique-t-il. Il y a environ quatre ans, son père avait décidé de prendre en secondes noces Madeleine N. L’arrivée de  la coépouse de sa mère avait rendu l’atmosphère de la maison invivable. Alain se souvient : « C’est à la suite d’une bagarre avec ma seconde mère que celui-ci avait chassé ma mère du domicile familial. Elle était allée s’installer chez son oncle en nous laissant, ma petite sœur et moi, chez notre père. En ce moment-là, j’avais 13 ans et ma petite sœur 10. Quelques mois après le départ de ma mère, la nouvelle femme de notre père a commencé à nous maltraiter. Elle ne cessait de nous battre, dénigrait notre mère et nous faisait dormir au magasin. On passait souvent des jours sans manger. Nous étions obligés de nous lever chaque jour à 5h pour faire le ménage. Mais, chaque fois qu’on partait à l’école, elle ne nous donnait rien à manger. C’est comme cela que j’ai commencé à ne plus aller à l’école. Chaque matin, je prenais mon sac et faisait semblant d’aller à l’école. J’allais plutôt à la Briqueterie [ un quartier populeux de la ville de Yaoundé, NDLR] laver les assiettes pour pouvoir manger et garder un peu à ma petite soeur qui, elle, n’était pas inscrite à l’école. À la fin de l’année, nous avons rejoint notre mère qui était tombée malade entre temps. C’est ainsi que moi j’ai commencé à venir chercher du travail ici au marché pour l’aider.»

La situation d’Hélène O. n’est pas très différente de celle d’Alain. Aujourd’hui mère de deux enfants, elle a commencé par la vente de la kola aux alentours de la poste centrale de Yaoundé après avoir été chassée du domicile familial par les parents qui n’avaient pas supporté que leur fille soit enceinte avant le mariage. D’abord réfugiée chez une cousine, le père de l’enfant qu’elle portait étant encore mineur, puis en location à Nkolndongo, elle se débrouille depuis cinq ans à la poste centrale pour survivre. Quand il y a une actualité brulante dans la presse, elle laisse son activité quotidienne, c’est-à-dire la vente de la Kola et autre « écorce », pour vendre les photocopies des journaux. Hélène a le sourire aux lèvres et souhaite que les éditeurs des journaux continuent de publier les informations croustillantes. Comment s’est-elle retrouvée dans la vente des photocopies des journaux ? Hélène déclare : « C’est juste parce que les gens ont besoin d’informations. Quand je vois des gens qui commencent à photocopier les journaux pour vendre, je me dis que les gens seront intéressés. Dès que je constate que les gens les achètent, j’appelle mon livreur pour qu’il vienne déposer les photocopies ici afin que je les vende. Je dois avouer que chaque fois qu’il y a des informations croustillantes du genre arrestation des ministres et autres grands ce pays, nous faisons de belles affaires. Quand ces moments arrivent, je suis très contente parce que je rentre chez moi avec 10 voire 15 000 fcfa. »

D’autres jeunes désœuvrés se sont spécialisés dans l’arnaque et le vol. Ceux-ci dont l’âge oscille entre 18 et 32 ans possèdent des « qualités » dignes des professionnels de Chicago. Du « three card » au jeu consistant à retrouver le nœud central d’une ceinture pliée et enroulée, en passant par des loteries fictives et autres jongleries, ils ont une imagination tellement fertile que rares sont ceux qui s’en sortent quand ils tombent dans leurs traquenards. Leur stratagème consiste à mettre une proie dans un étau afin de soutirer leur porte-monnaie et d’autres objets précieux.
Faut-il le souligner, de nos jours, malgré la gratuité déclarée de l’école primaire publique au Cameroun, on estime à plusieurs centaines de milliers le nombre de jeunes camerounais qui n’ont pas pu aller à l’école l’année scolaire écoulée. Ce qui évidemment a augmenté le nombre de jeunes flâneurs dans les rues. Ces derniers livrés à eux-mêmes, soit exercent de nombreux petits métiers, soit deviennent des voleurs. Peut-être faudrait-il, à travers des Organisations non gouvernementales et autres associations, mettre en œuvre une politique d’encadrement qui peut favoriser l’insertion sociale et l’épanouissement des jeunes actuellement très anxieux pour leur avenir.

Fabien Okonkwo

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