Grève des enseignants : le Cameroun en irréversible marche-arrière ?

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Je croyais avoir dit tout ce que je pensais ou savais du système éducatif camerounais. La léthargie, apparente, de mes collègues en activité́, enseignants, de la maternelle au supérieur, me laissait d’autant plus pantois que j’en étais arrivé à la conclusion qu’il s’agissait sans doute d’un comportement générationnel, incompréhensible pour l’ainé́ que je suis aujourd’hui. La grève actuelle m’obligera peut-être à réviser mon point de vue. D’autant plus qu’il y a quelques jours, la magie des réseaux sociaux m’a réveillé́, me faisant découvrir la remarque de quelqu’un commentant mon cours sur « Folie et société́ » qu’il avait suivi dans les années 1990 à Ngoa Ekelle (Université́ de Yaoundé́): « Il [le cours] est plus que jamais d’actualité́. Chaque fois que je vois le comportement de la classe dirigeante je pense à lui [à moi donc] et à ses enseignements » (Petit Mboma).

Le commentaire m’a interloqué à plus d’un égard, qu’il s’agisse de la remarque sur le caractère encore actuel de mes cours ou sur l’impact de cet enseignement sur le mental de quelques étudiants de l’époque. Le Cameroun d’aujourd’hui me semble tellement éloigné́ de ce que je pouvais imaginer à la fin des années 1980 ou au début des années 1990 ! J’avais même fini par me convaincre, soit que j’étais totalement déjanté́ soit que la trans- position que faisait le romancier Bernard Nanga du Cameroun de son époque demeurait plus de quarante ans plus tard étonnamment valable. Très précisément, il écrit: « On laissait circuler les fous à Eborzel. L’un parcourait les rues à reculons et on l’avait surnommé « Marche Arrière » ; un autre réglait la circulation sous le regard amusé des agents de police, et il ne s’en tirait pas mal. Il n’était pas exclu qu’il y ait de vrais fous chargés de responsabilité́ dans les bureaux administratifs » (Les Chauves-souris, 1980, 157). Nous y sommes, non ? Le pays fonctionne en marche arrière et les « fous » semblent occuper les bureaux administratifs et autres cabinets ministériels. Voilà de quoi notre normalité́ est faite ! Au Cameroun, se déplacer en marche-arrière ou vivre comme des chauves-souris, c’est-à-dire la tête en bas, n’a plus rien de surprenant. Tout cela relève de la normalité́ ambiante, de « Notre » «normalité́ » à nous autres Camerounais(e)s ! Mais puisqu’il s’agit ici d’enseignement et d’enseignants en contexte de démocrature, qui doit se lire selon une grammaire spécifique, on peut tout aussi bien rappeler la fameuse boutade du Congolais Sony Labou Tansi qui nous apprend opportunément dans L’Anté-peuple que l’enseignement était la seule branche de l’arbre administratif où le moche était moins moche, l’absurde moins absurde, et l’intellectuel moins con (L’Anté-peuple, 1983 :14). Du choc des idées, dit-on, peut jaillir la lumière. Alors, un Cameroun nouveau sortira-t-il de la rencontre entre les enseignants et les Seigneurs qui nous gouvernent ? Après tout, une grève peut être l’occasion de s’expliquer et de remettre les pendules à l’heure.

Nous le savons tous. Au Cameroun, l’enseignant est, tout compte fait, le parent pauvre, le laissé pour compte des agents de l’État. Certes, et comme partout ailleurs, il y a parmi eux quelques crapules qui abusent de leur pouvoir, de leur semblant de pouvoir administratif. D’autres encore gèrent avec indignité́ ou indécence leur position de pédagogue. Mais dans l’ensemble, la grande majorité́ d’entre eux font preuve d’une exemplaire résilience, remplissant mille tâches à la fois. Ce n’est pas nouveau. Pendant la colonisation déjà̀, l’enseignant et l’infirmier ne faisaient souvent qu’un, car l’administration qui mettait l’accent sur les soins prophylactiques veillaient à ce qu’il y ait un rudiment de service de santé partout où il y avait une école. Aujourd’hui, il peut arriver que l’enseignant soit pratique- ment le seul agent du service public dans sa localité́. Dans certains coins du pays cependant, son cadre de travail se réduit à l’ombre que lui procure tel ou tel autre arbre du village. Que dire de son logement ou de son alimentation en eau potable ou en énergie électrique ? « Débrouille-toi ! » dit-on à celui à qui nous confions l’éducation de nos enfants. Il arrive même que l’enseignant soit muté dans des régions tellement reculées qu’il se trouve par- fois y être le seul représentant de l’État. Loin de la gendarmerie ou de la sous-préfecture, l’instituteur devient alors de facto le gardien attitré des frontières, qu’en importent les périls ! On en est d’ailleurs arrivé à une situation où nombre de nos compatriotes utilisent le statut d’enseignant simple- ment comme tremplin pour s’insérer dans d’autres secteurs de l’administration publique. N’est-il pas courant que des agents de nombreux autres secteurs ministériels (Transports, Travaux publics, Agriculture, Fonction publique, etc.) brandissent leur titre de PLEG/PLET (professeurs des lycées d’enseignement général/technique) sans avoir jamais mis les pieds dans une salle de classe ? La condition d’enseignant ne semble rien avoir d’enviable et comme le suggère encore Sony Labou Tansi, l’autonomie de pensée est sa seule consolation.

Mais à quoi bon l’autonomie de pensée quand on a faim ? Quand les moyens de faire face aux obligations familiales, sociales manquent tout simplement ? À l’enseignant, on demande d’éduquer les enfants du pays alors qu’il ne peut pas nourrir les siens ! Il est un peu comme l’animal qui s’est installé́ dans l’arbre tandis que le gestionnaire de sa carrière a pris position au pied du même arbre, à savoir dans les Ministères, pour se servir des fruits du travail de celui qui éduque notre jeunesse. L’administration camerounaise étant gangrénée par une corruption endémique, l’enseignant qui n’a aucun pouvoir se fait dépouiller des miettes qui lui sont pourtant dues. Raison pour laquelle il peut se retrouver avec des arriérés de toutes sortes, quelle que soit sa conscience professionnelle, son assiduité́, son ancienneté. Ne s’en tire que celui qui a les bras assez longs ou qui accepte de se délester d’une partie de son dû pour satisfaire les exigences des agents et autres cadres corrompus des divers services chargés de traiter son dossier. Au Cameroun, la corruption est désormais une affaire de mœurs et point n’est plus besoin d’en démontrer les mécanismes. En réalité́, la dette de l’État envers le personnel enseignant n’est point due à la rareté́ des ressources. Certes, elle est en partie inhérente à la centralisation bureaucratique mais la corruption systémique de l’appareil en est la cause principale. C’est vrai qu’en passant, on peut se demander pourquoi les diplômés de l’Emia (École Militaires Inter-Armes) ou de la tristement célèbre et énigmatique Enam (École Nationale d’Administration Et De Magistrature) n’ont pas, eux, le type de problème auquel les enseignants font face ? N’est-ce pas parce que les dignitaires ont l’habitude d’y caser leur progéniture pour veiller à la transition dynastique ?

La raison d’être de la présente tribune n’est évidemment pas d’analyser les tenants et les aboutissants de la grève. Il s’agit essentiellement de rap- peler aux enseignants qui ont pris conscience de leur condition d’être sereins et de bien tenir leur bout. Puissent-ils éviter de tomber dans le piège des grimaces en élaboration dans diverses officines du pouvoir ! D’avoir mis sur pied un mouvement en marge des organisations syndicales aura été́ une judicieuse stratégie. Toujours est- il qu’en sortir sans avoir gain de cause fragiliserait encore davantage la profession et tout le secteur éducatif. Dans un pays où l’on est habitué à des détournements sans limite et souvent impunis, dans un environnement où l’État se permet des dépenses vertigineuses et souvent imprévues, l’enseignement vaut bien toutes les messes qu’on peut dire à son intention. Les multiples techniques de diversion sont sans doute connues. En tout cas, il me semble que les négociations n’ont pas encore commencé. Jusqu’ici, les divers intervenants ne sont que des agents de distraction ou de louvoiement, si l’on préfère, pour fatiguer la mobilisation. À mes collègues d’aujourd’hui, je dis que sans vous, sans votre abnégation, notre jeunesse est condamnée à sombrer dans le néant alors que le monde global qui les attend est extrêmement compétitif et on ne peut plus exigeant. Dans un pays où nombre de gestionnaires des biens publics affichent une opulence ostentatoire, on ne peut pas réduire l’enseignant à la « grande pauvreté » et transformer la carrière des professionnels de la craie en vie monastique en les contraignant à renoncer à leurs droits. Il convient donc de bien vous préparer pour faire face à la personne qui, responsabilité́ oblige, tient en main le destin du pays. Aiguisez votre autonomie de pensée ! Refusez d’être, comme le dirait mon ami Hervé Tchumkam, l’« Homo Expendibilis », c’est-à-dire l’agneau sacrificiel à l’autel des extravagances des palais de marbre. Peut-être sortirons-nous alors de l’absurde et emboiterons-nous la marche avant. Courage donc !

Ambroise KOM

Enseignant

akom@holycross.edu Mars 2022

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