Que peut bien signifier l’assassinat d’un enseignant par un sicaire au lycée de Nkolbisson de Yaoundé ?

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Celte interrogation n’est pas seulement subordonnée à la quête du sens de ce genre d’horreur qu’on peut certes imaginer aisément dans l’univers zoologique, mais qui est d’autant plus révoltant qu’il se produit dans un cadre régi par ces normes publiques de référence qui font toute la différence : si l’humain s’affirme comme distinct du zoologique, c’est non seulement parce qu’il est encadré par des artifices qu’il s’est librement imposé, mais aussi compte tenu du fait qu’il peut s’émouvoir et s’indigner de la mise à mort symbolique ou réelle de son semblable, de son aînée ou de son maître. Pour nous, ce qui s’est malheureusement produit au lycée de Nkolbisson de Yaoundé relève d’une double tragédie

  1.   l’humanité d’un homme a été sauvagement niée par un sicaire ;
  2. Cet homme était un maitre du savoir brutalement arraché à la vie et définitivement soustrait à sa très noble activité professionnelle (c’était un ECI, c’est-à-dire un Enseignant en Cours de Recrutement) par l’un de ses élèves au moyen d’un poignard, un instrument aussi grossier que cruel.

L’instrumentalisation d’un poignard qui n’était pas là par hasard, à des fins homicides, témoigne de la préméditation par le sicaire de l’assassinat de son enseignant. Qui dit préméditation dit inévitablement participation de la volonté du sicaire au terme d’une délibération réfléchie dans la mise en œuvre de la double tragédie réalisée par lui.

Il ne s’agit donc ni d’un accident ni d’un acte fortuitement posé par un élève désespéré pour des raisons déterminables. La provision que le sicaire a faite, depuis le chez-lui, d’un poignard, s’inscrit dans la planification patiente et macabre de l’assassinat d’un maître du savoir dont il avait probablement la domination épistémologique, éthique et pédagogique en aversion. En attendant la vérification de cette hypothèse, cette double tragédie est symptomatique du profond malaise qu’on éprouve de plus en plus au Cameroun où le mal prospère considérablement à la faveur de la crise de l’humanité, comme si les Camerounais cherchaient dans l’infra-humain ou le zoologique, les conditions de libération d’une humanité à la fois trop pesante et aliénante pour être vraiment bien assumée eux.

Assassiner froidement, dans une institution républicaine, un enseignant dont la charge épistémologique, éthique et pédagogique est de montrer les signes à ses disciples, c’est-à-dire à ceux qui sont appelés, pour le développement de leur humanité et de la bonne expression de leur citoyenneté, à suivre la voie qu’il leur indique à travers son offre de formation, revient à défier la République en profanant cyniquement l’une de ses prestigieuses institutions. C’est aussi une façon de remettre sérieusement en cause, à travers le recours à « l’éthique des brutes » qui prospère à la faveur du postmodernisme globalement ambiant, la formation au motif qu’elle impose à la personnalité de l’élève ou de l‘apprenant, un format humain tout à fait en contradiction avec son propre plan esthétique, éthique et politique.

Mais ce qu’on peut observer suivant le peu de stoïcisme dont on peut encore faire preuve en pareille circonstance, c’est que la société camerounaise est considérablement en dérive, car lorsque des Camerounais fussent-ils des élèves sicaires, s’en prennent mortellement, pour motivations diverses, au fondement de l’Etat, en mettant notamment à mort ceux qui animent ses principales institutions, le Cameroun se condamne à voir son émergence et son développement durablement hypothéqués.

Face à ce dont le caractère homicide ne peut pas être éclipsé par des prétextes de nature « dominicide », la solution n’est pas de jeter l’opprobre sur Madame la ministre des Enseignements secondaires, puisqu’il n’est pas établi qu’elle a soudoyé le sicaire concerné pour l’assassinat du collègue décédé. Le problème à résoudre, selon nous, c’est de voir comment donner axiologiquement et éthiquement sens à une gouvernance camerounaise, considérablement à bout de souffre, et dans laquelle le zoologique impose sa nécessité aux institutions de la République.

Professeur Lucien Ayissi
Université de Yaoundé 1 (Cameroun)

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