La tribu du ventre

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Célestin Monga (DR)

Les discussions sur le tribalisme deviennent tellement prégnantes qu’elles faussent la perception du réel. Il s’agit, pour certains partisans et adeptes de cette gangrène, de lui faire jouer à fond, son rôle instrumental de manipulation, de division, de diversion, d’empêcheur de joindre ou d’unir nos forces pour lutter contre les maux qui nous accablent et contre le régime que nous subissons.

Les massacres survenus au Rwanda et au Burundi nous ont pourtant montrés que les chimères sont dangereuses et peuvent être ou sont à l’origine de monstrueuses atrocités. Exacerbé depuis 1960 au Cameroun, le problème tribal/ethnique est inséparable de la politique. Ceux ou celles qui ont confisqué notre patrimoine commun, en s’appuyant sur la corruption, la manipulation, l’exploitation et l’instrumentalisation des tribus pour accéder et/ou se maintenir au pouvoir, exploitent nos faiblesses, nos lâchetés, notre incapacité à faire foule, et, prennent une joie maligne à nous faire souffrir et à nous soumettre à toutes sortes d’humiliations

Il nous semble impérieux de recentrer les discussions/débats et de pointer du doigt les impérities et l’inertie d’un régime, de stigmatiser les manœuvres de l’unique tribu responsable de la situation sans issue favorable dans laquelle nous sommes plongés, de notre descente aux enfers commencée le 06 novembre 1982, qualifiée par d’aucuns de « Malédiction du 06 novembre 1982 » (Germinal, n°112).
En 1991,
Célestin Monga avait identifié cette tribu nuisible au vivre-ensemble, à notre cohésion, à notre unité, à notre développement. Il s’agit, pour l’auteur de Anthropologie de la colère – Société civile et démocratie en Afrique noire (Paris, L’Harmattan, 1995), de « la tribu du pouvoir et de l’argent », de « la tribu du cynisme », de  « la tribu du ventre ». C’est pourquoi nous avons choisi de mettre à la disposition de nos lecteurs ce texte qu’il avait publié en octobre 1991 dans le journal Le Combattant. Ce texte, légèrement mis à jour, dont la pertinence est indiscutable, a pris très peu rides.  Lisez plutôt.

La tribu du ventre

Le 3 septembre dernier au stade de la réunification à Douala, lors du premier match du tournoi inter-poule, j’ai assisté à un spectacle assez terrifiant. La rencontre opposait l’Épervier d’Ebolowa au PWD de Bamenda. Au moment où les joueurs venus du Sud entraient sur la pelouse, des centaines de supporters de l’équipe du Nord-Ouest ont entrepris de huer très vertement ce club, les gratifiant de tous les noms « Salauds ! » ; « Bandits ! », « RDPC ! », « Essingan ! » « Paul Biya ! » Dans le subconscient de ce groupe de spectateurs hystériques, l’empoignade entre deux clubs représentant deux provinces [devenues régions, Ndlr] sociologiquement différentes devait préfigurer le grand duel entre Paul Biya et John Fru Ndi et pourquoi pas entre les « Betis » et les « Anglo-Bamis ».

Longtemps, je me suis refusé à parler du tribalisme au Cameroun, parce que je l’ai toujours considéré comme un épiphénomène sur lequel il ne fallait pas s’attarder trop longtemps. Car, je suis convaincu qu’il s’agit d’un problème artificiel que certaines personnes aussi bien du pouvoir que de l’opposition, essaient d’utiliser comme cheval de bataille politique. Mais, devant les proportions que prennent aujourd’hui les tensions ethniques dans notre pays, je me crois obligé de réviser ma position.

Que constate-t-on en effet ? Qu’il n’y a plus aucun sujet de discussion qui ne débouche sur l’aspect « tribal ». Même les désaccords politiques ten­dent à recouper les clivages ethniques. Comme s’il n’existait plus aucun autre repère intellectuel viable dans ce pays, comme si l’identité tribale était la seule viable, comme si l’africanité de chacun d’entre nous n’avait qu’un seul domaine de définition : la tribu de naissance de son père ! Yondo Black se fait jeter en prison parce qu’il veut créer un parti ? On parle tout de suite d’un complot des Doualas pour renverser le régime. Pius Njawe est traîné au tribunal à cause d’une innocente lettre ouverte publiée dans son journal ? La presse officielle écrit que les Bamilékés veulent chasser Biya du pouvoir. Les taximen se mettent en grève pour demander la baisse du tarif de la patente et la suppression du racket dont ils sont victimes de la part des policiers ? Les étudiants refusent d’aller dans des amphithéâtres parce que l’université construite pour 6.000 en accueille 40.000 ? Les commerçants se plaignent de l’arbitraire dont ils sont victimes de la part des douaniers et des contrôleurs de prix ? La même presse trouve la même explication: c’est un groupe ethnique qui veut déstabiliser le pou­voir et dominer les autres.

En revanche, lorsque les pauvres paysans exploités par la Sodecao manifestent paisiblement devant le premier ministère pour réclamer deux ans d’arriérés de salaires, on préfère pudiquement ne pas en parler. Lorsque les employés du Fonader ou de la Zapi-Est investissent leurs lieux de travail pour réclamer leurs droits, lorsqu’à Ngaoundéré, Meiganga, Bertoua, Maroua, Kousséri ou Foumban, des hommes se révoltent pour exiger un minimum de dignité et de respect, les médias officiels préfèrent ne pas en parler… Arrêtons cette grande mascarade : l’hypocrisie n’est pas une méthode de gouvernement viable lorsque les gens ont faim.

 » L’hypocrisie n’est pas une méthode de gouvernement viable lorsque les gens ont faim.« 

Mais l’attitude du pouvoir actuel n’est pas vraiment surprenante. Quand il est mis en difficulté, il se refuse à comprendre les problèmes soulevés. C’est de bonne guerre. Au lieu d’essayer d’analyser froidement les causes du désordre et de la violence, on déplace les termes, et on fausse ainsi le débat. La stratégie de Biya consiste donc à exacerber la conscience tri­bale, à lui donner un contenu et une « justification ». Des journaux à sa solde, entièrement financés par le budget de la République, développent la thèse d’un État-Beti. Hier, ils annonçaient la sécession des [régions] anglophones. Demain, ils proposeront la création d’un Etat-Bamiléké, Haoussa, ou Douala… Les idéologues officiels tentent ainsi d’accréditer dans notre sub­conscient collectif l’idée d’une partition du Cameroun. Mais, si notre pays doit être uniquement un conglomérat d’ethnies qui pensera aux Pygmées ? Qui dira la détresse des Kirdis du Nord et de l’Extrême-Nord? Qui s’intéressera aux Tikars, aux Bakwéris et à toutes les minorités oubliées dont nous bafouons quotidiennement les droits ?

Cessons d’évoquer les difficultés dont souffre ce pays en les réduisant à l’aspect tribal. Car cela permet aux opportunistes de tous bords d’affuter leurs armes, et de jeter encore plus de confusion dans le débat. Sous pré­texte de défendre la culture de leurs ancêtres, certains créent des asso­ciations à vocation prioritairement sectaires, Essingan, Laakam, [10 millions de nordistes], etc. Pour­quoi ne pas défendre les droits de tous les citoyens de ce pays ? Pourquoi s’acharner à trier parmi les victimes de la dictature de M. Biya ceux qui sont d’une seule ethnie ? Qui a tué l’avocat Ngongo Ottou ? Qui a assassiné l’abbé Mbassi ? Qui a tué Maître Bouopda ? Des Bamilékés? Des anglophones ? Des Haoussas ? Des Bétis?… Non ! De minables arrivistes tout simplement. Des gens d’une seule tribu : la tribu du pouvoir et de l’argent, la tribu du cynisme. Elle regroupe des opportunistes de tous horizons. La détresse, la souffrance, la misère et l’injustice n’ont pas de couleur tri­bale. Ils ne sont pas le monopole d’une région. Le paysan de Sangmélima, dont le cacao ne s’achète plus, a exactement les mêmes angoisses que le cultivateur de café de Bafoussam. Pourquoi voudrait-on que ces deux hommes se détestent, alors qu’ils ne se connaissent pas, et qu’ils ont le même ennemi : un régime de petits arrivistes sans aucune envergure men­tale ?

« Un ventre de Beti n’a pas moins faim qu’un ventre de Bamiléké ou de Haoussa« 

Je suis né à New-Bell, dans un quartier ou des milliers de Betis coha­bitent pacifiquement depuis des décennies avec des milliers d’autres Bami­lékés, Bassa’a, Haoussa, etc. Ces gens-là souffrent tous des mêmes injusti­ces et rêvent tous d’avoir un dispensaire de plus pour se soigner, et quel­ques salles de classe pour leurs enfants. Ils savent qu’un ventre de Beti n’a pas moins faim qu’un ventre de Bamiléké ou de Haoussa. Je reproche aux chefs des partis d’opposition de n’avoir pas suffisamment asséné ces évidences : si les leaders de la Coordination avaient signé un texte com­mun sur le tribalisme, s’ils avaient clairement prouvé qu’ils n’assimilaient pas le pouvoir actuel à une tribu ou une [région], s’ils avaient affirmé leur soutien à la communauté Beti, il y a longtemps que M. Biya n’aurait plus aucune base électorale.

Car paradoxalement, en [quarante] ans de « Renouveau » les [régions] du Centre et du Sud sont devenues carrément sinistrées. Le régime actuel n’a rien fait pour le Betis en tant que communauté. À 15 km de Yaoundé, dans des villages tels que Nkomo, Nkometou, Messamendongo, il n’y a ni eau courante, ni électricité, ni dispensaire, ni route, ni école. Et pourtant, les habitants de ces villages paient des impôts, qui servent à alimenter les comptes en Suisse de l’ « élite extérieure ». Ne parlons même pas des cités, comme Ngoumou et Obala, situées dans un périmètre de 30 à 60 km. Je sais de quoi je parie : j’ai vécu de longues années à Akonolinga, Mbalmayo et Obala, où mon feu père exerçait comme responsable local de l’adminis­tration des Finances. Aujourd’hui, des ministres en costumes et trois-pièces débarquent en Pajéro climatisée dans ces bleds oubliés et appellent à la rescousse de leur régime aux abois de vieux paysans auxquels personne n’a pensé depuis [quarante] ans. On se contente de leur dire que la tribu est en danger, et qu’il faut d’abord « combattre l’ennemi » avant de laver le linge sale en famille. Quelle tribu ? Biya se dit fier d’être originaire de la [région] du Sud. Qu’a-t-il fait pour Sangmélima où l’hôpital public manque de médicaments ? Qu’a-t-il fait pour Ebolowa, où il vient de mettre les pieds pour la première fois depuis dix ans ?

Mongo Beti m’a raconté les ravages causés par le discours officiel dans son propre village, où certains paysans ont tendance à tomber dans le piège des mots. On agite le fantasme foncier, en leur faisant croire que les par­tis d’opposition viendront arracher leurs terres… Soyons sérieux. Où peu­vent nous conduire de tels mensonges ? A une grande confusion sans doute, à quelques tensions ici et là, mais pas à une guerre civile ; car je ne crois pas qu’un homme de Bafoussam irait se faire tuer pour défendre Sohaing [homme d’affaires bamiléké aujourd’hui décédé] simplement à cause de la tribu. Tout comme je doute qu’un honnête planteur de Ngomedzap prenne les armes pour voler au secours d’un pouvoir qui l’a toujours méprisé.

« L’hypocrisie n’est pas une méthode de gouvernement viable lorsque les gens ont faim.« 

Ne nous laissons pas abuser par la démagogie facile. Aucune tribu ne béné­ficie actuellement du régime de M. Biya. Ce n’est pas parce que quelques individus en profitent que nous devons leur accorder un statut qu’ils n’ont pas. Kontchou [ Kouomegni Augustin, Professeur agrégé de Droit, alors ministre de l’Information et de la Culture, aujourd’hui en retrait de la vie publique et politique du fait d’un handicap physique survenu, le 21 mars 2018, après un accident de la circulation, Ndlr] ne représente pas les Bamilékés. Mboui [Joseph, Professeur de sociologie-anthropologie, alors ministre de l’Éducation nationale, aujourd’hui décédé, Ndlr] n’incarne pas le peuple Bassa et Owona [Joseph, Professeur agrégé de Droit, alors ministre de la Fonction publique et du Contrôle de l’État et aujourd’hui membre du Conseil constitutionnel] n’est pas mandaté par les Betis pour défendre leurs intérêts. En revanche, ces trois hommes, et bien d’autres sont originaires d’une seule et même ethnie : la tribu du ventre !

« Ce pays doit changer. Pas seulement au niveau des hommes et des structures, mais d’abord au niveau de nos manières d’appréhender les problèmes, de notre approche collective, de la difficulté.« 

Ce pays doit changer. Pas seulement au niveau des hommes et des structures, mais d’abord au niveau de nos manières d’appréhender les problèmes, de notre approche collective, de la difficulté. L’opposition a eu tort de croire en la loyauté de M. Biya. Ce type n’aurait pas pu être boxeur : il ne sait donner des coups qu’au-dessous de la ceinture. Ceux qui aspirent à gouverner doivent savoir élever le débat.

Célestin Monga

Source : Le Combattant, du 07 octobre 1991.

Ndlr : En 1991, que Nkomo, Messamendongo, Mendong étaient des villages. Aujourd’hui, ils sont devenus des quartiers de Yaoundé où les mêmes problèmes soulevés par ce texte se posent.

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