Crise de l’Éducation et de la Formation au Cameroun: Le regard du Professeur Ambroise Kom est digne de foi

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Pour diverses raisons d’origine internationale et nationale, le Cameroun se trouve aujourd’hui dans une situation de crise, au sens où l’entend Jean-Paul N’Goupandé: au-delà de ses difficultés conjoncturelles ou de ses impasses momentanées, notre pays vit en effet, et de manière plus ou moins diffuse, l’expérience suivante: «un blocage généralisé à partir duquel [il] peut régresser irrémédiablement ou, au contraire, accomplir le saut qualitatif susceptible de modifier en profondeur sa configuration»[1]

Au rang des secteurs vitaux à l’instar de la sécurité territoriale, la santé et la justice que nous voyons assez délabrés dans notre pays, il y a, surtout, l’éducation et la formation des Camerounais au sein des structures publiques et privées dédiées à ces missions conjointes et sacrées. Parmi les contributions écrites visant à nous éclairer ici et maintenant sur les causes, les conséquences et les solutions possibles concernant la crise d’identité et de valeurs qui saisit ostensiblement nos laboratoires de l’intelligence, j’ai trouvé, entres autres, celle du Professeur Ambroise Kom particulièrement significative. Elle est intimement liée à une expérience de vie scolaire et académique personnelle dont l’homme partage le fruit de la relecture dans des écrits circonstanciels et suivis[2] que l’on peut considérer comme testamentaires, étant donné le retrait officiel de l’auteur des milieux d’éducation et de formation qu’il a fréquentés.

Ce qui nous est donné de lire synthétise un itinéraire existentiel qui rentre aisément dans le schéma universel d’un parcours initiatique. J’y trouve trois aspects liés et qui, mis en connexion avec son autobiographie intellectuelle[3] et des réalités problématiques dans notre actualité, constituent pour moi des raisons de croire en Kom . Tout indique que sa légitimité, sa pertinence et son autorité s’abreuvent à la source d’une vocation d’enseignant-chercheur engagé et qui s’assume jusqu’au bout : présence et accompagnement par des maîtres idoines , épreuves surmontées puis transformation ontologique qui fait accéder à une connaissance profonde de la réalité sociale, sur laquelle l’initié agit, en vue du bien de la communauté.

Des yeux ouverts au contact de maîtres reconnus

La première raison qui me semble crédibiliser Ambroise Kom est que son discours sur l ’École au Cameroun contient une déclinaison claire d’un type fiable de relations humaines, intellectuelles et professionnelles qui le fondent. On voit ainsi qu’après qu’il a, dans les années 1950 et en pays bamileké, fréquenté des écoles primaires de Bandjoun et de Batié, c’est son contact avec des éducateurs des établissements secondaires des diocèses de Bafoussam et de Nkongsamba qui éveille en lui un goût intérieur, durable et gratuit, pour l’enseignement et ses activités connexes. Parallèlement à son statut d’élève et, plus tard, d’étudiant à la Faculté des Lettres de l’Université Fédérale du Cameroun de 1967 à 1971, il collabore étroitement avec l’abbé Louis-Marie Nkwayep, ce dernier ayant fait de lui son bras droit dans les écoles et collèges catholiques qu’il dirige. Le jeune Bayangam se laisse alors et peu à peu séduire par les qualités de son premier mentor en matière d’éducation et de formation des jeunes. Il se souvient nettement de ce qui l’aura le plus marqué :

«[ A côté ] du détachement à l’égard des choses matérielles et de l’argent, de la générosité et du don de soi, l’humilité dont [ l’abbé Louis] faisait montre et la passion flegmatique qu’il manifestait dans l’exercice de ses fonctions étaient pour le moins contagieuses [… ] J’étais impliqué dans la plupart des dossiers concernant le développement [ …],la pédagogie , les infrastructures , l’administration ou encore la gestion financière» (UdM, 23; 26)

Professeur Ambroise Kom

La vie et les œuvres de deux autres prêtres du même archidiocèse de Bafoussam, les abbés Thomas Fondjo et Albert Ndogmo devenu évêque, auront également marqué la jeunesse studieuse de Kom. Les écrits respectifs de ces pédagogues sur l’instruction et l’éducation des enfants, des adolescents et des adultes sont restés pour lui des documents de référence qu’il cite volontiers ; bien que l’ancien « protégé des Frères des Écoles chrétiennes » (UdM, 20), comme il se désigne lui-même, confesse, en lien avec la foi professée dans ses établissements secondaires de formation, avoir vécu dans derniers en « sceptique à l’école des catholiques » ( UdM, 17).

C’est avec le même scepticisme religieux que, devenu enseignant d’université, le Bayangam a exercé en toute liberté à Holy Cross, une université américaine jésuite ; aujourd’hui encore, il préside le comité scientifique de la revue Chemin, une publication patronnée par le Réseau des Anciens du Centre Catholique universitaire de Yaoundé qui veut que l’Afrique «se dise par elle-même ». Cette perspective idéologique, l’homme n’hésite pas du reste à reconnaître, le cas échéant, comment il l’a partagée très étroitement avec deux de ses compatriotes et confrères universitaires de renom et dont l’identité et le parcours catholiques sont bien connus : Fabien Eboussi Boulaga et Jean Marc Ela, d’heureuse mémoire.

De la part d’un compagnon intellectuel de l’écrivain Mongo Beti et du banquier Célestin Monga , collaborer ainsi avec des personnes et des structures d’éducation et de formation, tout en gardant ses distances à l’égard de leurs convictions religieuses affichées, est vraiment méritoire. Cela traduit tout à fait un sens de la liberté d’esprit, de la fidélité, de la rigueur et de l’honnêteté intellectuelles qui est effectivement reconnu à Ambroise Kom. Les valeurs humaines citées, ses maîtres d’université en auront favorisé diversement la culture en lui. Il s’agit, au Cameroun, du Professeur Thomas Melone, titulaire de la chaire de littérature africaine et « qui suivait avec attention l’évolution de ses étudiants » (UdM,34) ; en France, du Professeur Robert Mane qui « occupait le sommait de la hiérarchie » (UdM,35) en matière d’études nord-américaines.

Comme héritier de ses maîtres d’amphithéâtres, et admirateur d’autres universitaires camerounais de renom tels que l’historien jésuite Engelberg Mveng et l’économiste Tchundjang Pouemi, Kom a exercé successivement et régulièrement au Canada, aux États-Unis, au Maroc, au Cameroun, en Allemagne, en France et en Afrique du Sud, sans citer plusieurs autres pays de notre planète où il a effectué des missions ponctuelles d’enseignement et de recherche. Avec le cumul de l’expérience pédagogique engrangée auparavant au collège Saint Laurent de Bafou, au collège Madeleine de Yaoundé et au collège Agricole d’Oloron Sainte Marie de Pau en France, il fait finalement le constat que dans les institutions d’enseignement et de formation camerounaises, et contrairement à ce qui se vit sous d’autres cieux,

On se contente de poursuivre une pédagogie[…]désincarnée, héritée de l’école coloniale, éloignée du monde réel et des problèmes cruciaux auxquels nous devons faire face dans le contexte qui est le nôtre […]En clair, nous formons moins des citoyens susceptibles d’impulser le développement nécessaire au pays que des agents d’intermédiation entre le centre et la périphérie, entre l’Occident et nous. (UdM,52-53).

La carence d’un regard, d’une pratique et d’une valorisation vraiment endogènes de l’École sous-tend sans conteste la réalité ainsi décrite. Et tout cela n’est que la traduction de la crise anthropologique qui affecte les fondements de la vie sociale chez nous et rend forcément ardue notre rencontre avec la modernité puis la postmodernité venue d’ailleurs. Dans ce contexte, les témoignages de Kom montrent à suffisance que son parcours est bien marqué par les affres d’une quête d’affirmation de sa vocation d’enseignant-chercheur, au milieu de forces d’inertie socioculturelles.

Éprouvé dans l’ivraie de l’obscurantisme

La deuxième raison pour laquelle je trouve mon enseignant de littérature négro-africaine des années 1980-1990 digne de foi est donc liée à la nature des obstacles humains auxquels il fait face dans sa carrière, notamment certains qui paralysent la diffusion de la science, de l’instruction, de la culture. À ce sujet, il apparaît que c’est dans le milieu universitaire français que l’homme fait, pour la première fois et de manière éloquente, l’expérience d’une adversité liée à sa « camerounitude » ou «camerounité». Quoique admis au sein d’un établissement où il peut poursuivre ses études supérieures de Lettres,il y est refusé au Négro-Africain que Kom représente la possibilité d’accéder au statut d’enseignant moniteur. Notre compatriote subira divers autres assauts du racisme en Amérique du Nord et au Maghreb, à cause de la méfiance, de la peur ou du mépris entretenus à l’égard de la littérature des Africains et de sa diaspora qu’il enseigne, et pour cause : en même temps que les œuvres littéraires et la pédagogie de lecture proposées démasquent les fondements de l’esclavagisme et du colonialisme qui dépersonnalisent le Noir, elles soulignent qu’il nous est possible et même impératif de « travailler à penser l’Afrique et à modifier la représentation que nous avons de nous-mêmes et de celle que l’Autre nous a donnée de lui, pour penser à une appropriation du savoir scientifique susceptible d’impulser un développement endogène»(L’Estafette, ibid.)

Un autre des défis de la discrimination d’exclusion que Kom affronte est lié à sa compétence dans sa discipline, compétence dont il confie qu’elle est devenue d’un danger pour nombre de ses collègues et « certains responsables académiques et administratifs » (UdM ,52) de son pays d’origine, au moment où il se décide à y rentrer après 12 ans de métier à l’extérieur. À leurs yeux, son recrutement au sein de l’unique université de Yaoundé en 1984, alors à la recherche d’enseignants de son rang magistral, fit en effet de lui et à son insu, un concurrent sérieux dont on se méfia.

Dans le monde de notre éducation publique et privée, il se remarque encore, une quarantaine d’années plus tard, que la course aux postes de responsabilité n’est pas toujours et surtout stimulée par la fierté de ceux qui s’y livrent d’avoir quelque mérite professionnel établi. Elle se vitalise davantage d’une allégeance sincère ou hypocrite, permanente ou circonstancielle à l’ordre régnant.Se situant en marge d’une soumission d’opportunisme, Kom narre abondamment comment l’exercice de sa liberté intellectuelle dans les amphithéâtres et autres espaces de diffusion du savoir auront  fait de lui un enseignant-chercheur redouté, pris à partie, méprisé et même humilié au Cameroun , la profession de sa science y  étant , parfois et à divers niveaux, jugée subversive par des tenants zélés du pouvoir ou de l’autorité: ils étaient attentifs à préserver leur position et privilèges dans l’establishment politico-administrafif.

Non moins pernicieux s’est montré, à l’égard du natif de Yôgam, le culte du particularisme aveugle qui enferme absolument la camerounité de chacun de nous dans une origine clanique, ethnique ou dans l’une des diverses entités territoriales administratives actuelles et délimitées sans une base socio-anthropologique fiable. Tout indique dans l’ensemble de ses écrits que Kom est en effet éprouvé moins par untribalisme d’État vertical,lequel l’aurait stigmatisé à cause de son ascendance bamiléké, que par un tribalisme entretenu par ses propres congénères des Grassfields.

Il s’agit là, précisément, d’unedimension horizontale du tribalisme qui est en réalité vécue par un grand nombre de Camerounais originaires d’autres aires culturelles, lorsqu’il leur arrive d’être considérés par leurs consanguins comme faisant partie de « l’élite » économique, politique intellectuelle et religieuse de tel ou de tel coin de la République. En tant qu’élites, comme on les appelle ou comme les personnes concernées se font elles-mêmes désigner, elles se sentent alors investies de la mission existentielle d’assumer et de reproduire partout leurs modèles ethniques respectifs, sans avoir à oser les remettre en question ou en perspective, en vue de la réalisation du projet commun de construction d’une nation camerounaise.

À contre-courant de cet élitisme ambiant sacralisant l’identité  ethnique, et parallèlement aux qualités humaines qu’il reconnaît à ses congénères Bamilékés , Kom n’hésite pas à relever par exemple ce qu’il perçoit comme ambiguïté en eux dans leur appréciation d’une l’option passée et présente des Gouvernements de Yaoundé concernant l’intégration des Camerounais au sein de la fonction publique : «Comment comprendre , s’interroge-t-il, que certains d’entre nous revendiquent tantôt l’instauration du mérite et tantôt la prise en compte de l’équilibrée ethnique et régional?» (UdM, 101)

Dans l’expérience de collaboration vécue avec eux, il impute aussi à ses frères de sang la responsabilité d’un détournement de la vocation de l’Université des Montages (UdM) dont il a été, principalement et avec quelques-uns, le protagoniste de la fondation en 2000. Alors que ses coéquipiers et lui étaient censés expérimenter,ensemble et dans leur ouest natal, un mode de gestion alternatif et meilleur d’un établissement universitaire dans le contexte camerounais, le promoteur de l’institution s’est senti mis à l’index puis éjecté au moment où il a commencé à devenir gênant. À cause de son refus de s’accommoder d’un affairisme à plusieurs visages qu’il dit avoir senti de plus en plus prendre racine. Et lui d’assumer librement puis d’illustrer les propos d’un journaliste manifestement avisé, lorsqu’il en vient à solder son compte :

« L’Udm n’échappe pas aux convoitises. Comme le rappelle opportunément Benjamin Zébazé dans plusieurs articles d’Ouest Littoral, dès qu’un groupe de Bamilekés se réunissent pour initier un projet, il est courant que l’un d’entre eux trouve un moyen d’écarter les autres pour s’approprier l’initiative. Les exemples sont légion dans le secteur industrialo-commercial[…]Nombre de personnes qui s’agglutinèrent autour du projet n’étaient que des ventriloques mais les plus malins rêvaient, quant à eux, d’en faire un strapontin socio-politique. » (UdM,151-152).

À tout prendre, Il est évident, pour quiconque vit au Cameroun et même ailleurs,que ce qui est dit des membres du groupe ethnique cité n’est pas son exclusivité. Partout les stratégies humaines de vie et de survie portent avec elles des contradictions et des turpitudes semblables. Pour autant, il reste que le mérite de Kom est de demeurer lucide et capable de reconnaître puis de nommer l’ivraie obscurantiste présente autant dans sa culture d’origine que dans la culture occidentale qui structurent sa personnalité de pédagogue et de citoyen. Le racisme, le larbinisme politique, le tribalisme et bien d’autres fléaux sociaux qui sont notre lot commun à tous n’ont pourtant pas du tout réussi à éteindre son désir permanent de faire reculer les bornes de l’ignorance. Alors qu’il a pris sa retraite professionnelle depuis 2011, Il continue de se faire un point d’honneur de militer en faveur de la dignité de ses collègues et d’une amélioration des conditions structurelles d’exercice de son métier en contexte camerounais.

Défenseur de la cause des autres et de notre identité

Ma troisième raison de faire confiance à l’expertise de Kom est qu’au moment où celui-ci fait paraître dans des journaux locaux et ailleurs des synthèses de ses convictions et idées sur l’École chez nous, il est déjà, en effet, devenu Professeur émérite. Il participe à la gestion de la Librairie des Peuples noirs de Yaoundé et se plaît à honorer les invitations des média et des milieux intellectuels du Cameroun et d’ailleurs qui le sollicitent. L’évaluation qu’il y fait de l’enseignement et de la recherche scientifiques chez nous est donc créditée d’un recul suffisant qui garantit en outre, et surtout, le fait que le plaidoyer subséquent est moins pour lui que pour les autres.

On peut ainsi se rappeler qu’en mai 2020, il a pris la défense d’un enseignant d’université associé qui aura été honni pour avoir donné à ses étudiants un sujet d’examen questionnant la source de ce qu’un grand nombre de personnes appellent, depuis six ans et concernant le Cameroun, «la crise Anglophone ». Dans une Lettre ouverte qui met au centre de l’affaire le Ministre d’État en charge de l’Enseignement supérieur, à qui il reconnaît en même temps divers mérites dans le cadre de leurs «intenses et fructueuses relations professionnelles pendant de nombreuses années», Kom a dû ou pu écrire:

«Rester silencieux reviendrait à accepter d’être complice en oubliant ou plutôt en enterrant les valeurs cardinales qui m’ont permis de faire une exaltante carrière d’enseignant[..]Le traitement que subit aujourd’hui Félix Agbor Balla Nkongo de l’université de Buea ne peut en aucune manière me laisser indifférent, et je me sens obligé d’interpeller mon collègue et frère Jacques Fame Ndongo pour lui rappeler, au cas où ils lui auraient échappé, quelques principes élémentaires des franchises universitaires et des libertés académiques.» (Le Jour, n° 3171, op.cit.).

La même ardeur dans l’analyse des situations problématiques puis l’interpellation des responsables apparaît lorsqu’il arrive de s’indigner au sujet du statut et des conditions de vie des enseignants en général, sans pour autant faire l’économie des infamies des membres de ce corps. :

 « Certes, il y a parmi eux quelques crapules qui abusent de leur pouvoir administratif. D’autres encore gèrent avec indignité ou indécence leur position de pédagogue. Mais dans l’ensemble, la grande majorité font preuve d’une exemplaire résilience, remplissant mille tâches à la fois. [Il reste] qu’au Cameroun, l’enseignant est, tout compte fait, le parent pauvre, le laissé pour compte des agents de l’État.Dans certains coins du [pays],son cadre de travail se réduit à l’ombre que lui procure tel ou tel autre arbre du village. Que dire de son logement ou de son alimentation en eau potable ou en énergie électrique. » (Le Messager, n°5974, op.cit.).

Bien qu’elle ne soit pas évoquée particulièrement dans la littérature de Kom, l’image dégradée des gardiens et garants de la science ci-dessus campée est tout à fait reflétée par un très grand nombre détablissements d’enseignement privés, laïcs ou confessionnels. Leurs fondateurs ou promoteurs, généralement plus riches du pouvoir de l’argent et/ou d’un certain prestige social affiché que de quelque science académique, cultivent la tendance à recruter en priorité des collaborateurs parmi des proches de la famille, de l’ethnie ainsi que dans la foule de nos nombreux diplômés désœuvrés et sans une vocation établie à enseigner ; ou parmi des enseignants déjà employés par-ci, par-là, et qui sont légitimement soucieux d’améliorer leur maigre salaire. Il s’agit en fait de personnes à domestiquer, et la soumission au diktat moral et financier des « bienfaiteurs » est alors une règle d’or qu’il importe de respecter, quand vient le temps de la clochardisation, même si l’établissement engrange d’importantes ressources financières. Dans le privé comme dans le public, la pratique d’un clientélisme sournois ou d ‘une instrumentalisation insensée des compétences est la même :

« A l’enseignant on demande d’éduquer les enfants du pays alors qu’il ne peut pas nourrir les siens ! Il est un peu comme l’animal qui s’est installé dans l’arbre tandis que le gestionnaire de sa carrière a pris position au pied du même arbre [,..] pour se servir des fruits du travail de celui qui éduque notre jeunesse.» (Ibid.).  

Au-delà du traitement des « professionnels de la craie » de tous niveaux, c’est à l’ensemble du système éducatif qui les encadre au Cameroun que Kom s’intéresse, pour en montrer l’incongruité, les incohérences les limites et ce qu’il croit être un chemin d’avenir. Il réprouve en particulier la coexistence en milieu préscolaire, primaire, secondaire et universitaire de deux sous-systèmes : l’un dit « francophone » et l’autre dit « anglophone ». Il s’agit là, on le sait, de la survivance d’un double héritage, français et britannique. Celui-ci est officiellement et ostensiblement affiché sans des signes éloquents d’articulation et d’intégration harmonieuse dans un projet endogène d’éducation et de formation d’un d’élève, d’un d’étudiant et d’un citoyen dont le profil est ainsi dressé : apte à nous engager à sortir «de la dérision qui est notre lot pour nous représenter aussi comme sujet de l’histoire, capable de nous penser différemment et, pourquoi pas, indépendamment de l’Autre » (L’Estafette, op.cit, p.3).

Au lieu de cela, notre système éducatif, avec son organisation, ses programmes, ses manuels et sa légitimation extravertis produit, plutôt et en quantité, des diplômés de toutes filières promptes à singer, sans un véritable discernement et avec plus ou moins de réussite, des modèles d’ailleurs. La servitude culturelle volontaire qu’il entretient engendre, au mieux et dans tous les domaines de la vie publique, ce que Kom et d’autres appellent des « mimic men ». Une réflexion populaire ou universitaire survenant quelquefois pour questionner l’aliénation ambiante et tous azimuts, finalement, « dans la plupart des cas, seuls ont voix au chapitre des administrateurs civils moulés dans une espèce de pâle, très pâle copie de la défunte ENA (École nationale d’administration) de Paris où l’on admet sur des bases floues des jeunes qu’on entraîne à se vêtir en costume cravate pour devenir des factotums de l’administration néocoloniale.» (Ibid.).

Dans l’encadrement des protagonistes de  l’Éducation et la Formation, une certaine tartuferie culturelle et politique peut également se voir  à travers la dispersion actuelle , sans passerelles pédagogiques ou administratives établies de manière claire et systématique, des cinq ministères qui assurent la tutelle de  missions très étroitement liées : l’Éducation de base, les Enseignements secondaires, l’Enseignement Supérieur, l’Emploi et la formation professionnelle, le Jeunesse et l’Éducation civique .On se souvient à cet égard qu’ en janvier dernier,  des propos de  l’un des responsables des ministères cités, lesquels insinuaient quasiment l’inutilité, chez nous , des longues études d’histoire et de géographie, de lettres grecques ou modernes… L’émergence et l’étendue de la controverse qui a suivi, rendent pertinentes et valident le discernement de Kom, partagé de manière plus explicite :

« Les enjeux sont de taille et se situent à deux niveaux […]. Il convient avant tout de mettre en question la représentation qu’à travers son regard, son école et son administration, l’Euramérique nous a donné de nous-mêmes. Il nous reviendra ensuite de concevoir un savoir scientifique et technologique inculturé, c’est-à-dire pouvant répondre aux besoins spécifiques de notre environnement, pour satisfaire un développement adapté aux rêves qui sont les nôtres. En clair, il nous faut démystifier ou plutôt démythologiser le savoir et mettre l’africanité au centre. » (Ibid.).

Au total, j’ai énoncé puis développé ici les raisons majeures pour justifier le crédit que j’accorde au discours que Ambroise Kom tient au sujet de la crise actuelle et manifeste de l’École au Cameroun. Le constat persistant et partagé, celui d’un délitement étendu de notre société, a inévitablement un lien très profond avec le poids et la gravité de divers  maux qui s’observent de plus en plus dans nos établissements primaires, scolaires, secondaires et universitaires : baisse de niveau, grèves actives ou passives des enseignants et des apprenants, violences diverses et répétées de ces derniers entre eux ou envers leurs encadreurs, incarcération fréquentes des mauvais gestionnaires de l’autorité et des finances mises à disposition pour le service , mise en spectacle continue de la fornication dans des établissements scolaires, etc.

L’analyse de la littérature produite plus ou moins récemment dans des revues, organes de presse et maisons d’édition par le Professeur à la retraite confirme, à mes yeux, l’authenticité d’une expérience d’enseignant-chercheur avisé : bien formé dans sa discipline et ouvert à celles des autres, suffisamment instruit des difficultés du terrain et éveillé de manière permanente dans la réflexion sur les conditions d’amélioration de l’exercice de son métier chez nous. Pour l’essentiel, son regard me semble globalement être marqué d’une dissidence qui provoque et qui détruit, mais pour responsabiliser et pour bâtir : « Nous avons été incapables de mettre sur pied un système scolaire adapté à nos besoins. Que dire de notre monnaie, de nos institutions politiques et culturelles? Il faudrait créer des structures dynamiques, porteuses et susceptibles de nous faire avancer. »(Politique africaine, op.cit.,p.95, note 19.).

La grille du parcours initiatique, qui m’a servi d’instrument de lecture de la littérature engagée et engageante de Kom, me semble convenir pour discerner, au milieu d’une foule de témoins, d’acteurs ou de complices de la corruption identitaire et de l’aliénation subséquente, les personnes que le psalmiste de la Bible appelle « les hommes sûrs du pays » (Ps100,6). En ces temps d’incertitudes diverses que nous vivons Il s’agit, pour nous, de compatriotes imparfaits, eux-aussi, mais dont un mauvais et ambiant corporatisme clanique ou ethnique, professionnel ou sociopolitique, économique ou religieux n’a pas encore tout à fait infléchi la droiture d’intention puisla liberté d’expression et d’action qu’ils continuent d’afficher. À nous donc de faire, ici et maintenant, un choix décisif ; celui des hommes, des femmes, du pays et de l’École que nous voulons pour notre épanouissement aujourd’hui et  pour celui des prochaines générations!

Nug Bissohong Thomas Théophile. Enseignant-chercheur. Laboratoire de Littératures et de Civilisations Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université d’État de Douala

Nug Bissohong Thomas Théophile

Enseignant-chercheur

Laboratoire de Littératures et de Civilisations Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université d’État de Douala

[1] Racines historiques et culturelles de la crise africaine, Abidjan/ Cotonou, AD Éditions et Éditions du Pharaon, 1994,pp9-10.

[2] Je me réfère principalement aux textes suivants :

Lettre ouverte à Jacques Fame Ndongo, mon frère» dans Le Jour ,n° 3171 du 11 mai 2020,pp2-3.

– «Figures du «paria conscient» : autour de Fabien Eboussi Boulaga», entretien avec Nadia Yala Kisukidi dans Politique africaine, n°164, avril 2021,pp 87-100.

-«Penser l’Afrique à partir de l’Afrique», dans L’Estafette,n° 77 du 28 février 2022,pp 2-3.

-«Le Cameroun en irréversible marche-arrière?» dans Le Messager, n°5974 du lundi 14 mars 2022, p.11.

-«Cameroun: la mort programmée de l’ École» dans Le Jour , n°3637 du 28 mars 2022,p.4. Ces articles reprennent et actualisent des convictions et une pensée déjà consignées dans deux livres: La malédiction francophone. Défis culturels et condition postcoloniale en Afrique, Hamburg/Yaoundé, Lit Verlag/ Clé, 2000, 183p., puis Éducation et démocratie en Afrique.Le temps des illusions, Paris, L’Harmattan, 1996.

[3]Université des montagnes.Pour solde de tout compte, Rouen, Éditions des peuples noirs, 2017,155p.Ici, abrégé (Udm)

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