Inédit/exclusivité : Monseigneur Albert Ndongmo et la Question Bamiléké au Cameroun

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Ce texte est la préface d’un livre que l’Abbé André Seguè vient de publier, à Bamenda, aux éditions Langaa Research & Publishing CIG

De l’extérieur, on pourrait croire que les relations entre l’État et l’Église Catholique qui est au Cameroun sont des plus harmonieuses. Au niveau social, surtout dans les secteurs éducatifs et sanitaires, l’Église rend à la population des services appréciés, souvent bien meilleurs, toute proportion gardée, que ceux que fournit le secteur public. Au niveau protocolaire, les rapports entre les ouvriers, les princes de l’Église (prêtres, évêques, etc.) et les autorités du pays sont presque toujours empreints de grâce et de courtoisie. L’Église Catholique se distingue d’ailleurs comme la seule confession religieuse diplomatiquement représentée au Cameroun par un ambassadeur en bonne et due forme, le Nonce apostolique. En tout cas, pendant longtemps, l’Église catholique est apparue comme la seule institution qui, de par son implantation physique, ses biens immobiliers, pouvait même rivaliser avec les institutions étatiques. Par ailleurs, le prosélytisme dont l’Église Catholique, comme toute autre religion du reste, a toujours fait montre a pu créer dans l’esprit de ses ouailles un conflit d’obédience face aux sollicitations sociopolitiques de l’État et les prescriptions religieuses. C’est dire que le long fleuve tranquille qui semble caractériser la cohabitation entre l’Église Catholique et l’État cache en réalité d’énormes tensions qui ne sont pas toujours apparentes aux yeux du citoyen croyant ordinaire. Ce qu’il est convenu d’appeler l’Affaire Albert Ndongmo sert de prétexte à André Seguè pour décrypter les difficiles relations qu’au-delà des apparences l’Église Catholique et l’État entretiennent au Cameroun des origines à l’époque contemporaine.

Le Cameroun ayant subi les colonisations allemande, britannique et française, chacun des pays débarquant avec ses missionnaires et sa vision spécifique du monde, l’auteur procède à une recherche quasi monastique pour montrer comment se géraient les rapports entre les divers administrateurs des colonies, les missionnaires de ces différents pays et les colonisés. Au lendemain de l’indépendance en 1960, les effets de la colonisation allemande (1884-1918) se sont passablement estompés, mais le Cameroun doit gérer l’héritage britannique et français. Pour permettre au lecteur de bien appréhender comment se construisent les relations entre l’Église Catholique et le Cameroun postcolonial, l’auteur passe au peigne fin la nature des relations qui caractérisent l’Église et l’État dans les pays colonisateurs pour mieux éclairer le type d’entente qui se construit dans les pays de mission.

Autant la cohabitation entre l’Église et l’État semble empreinte d’harmonie dans un environnement inspiré par la Grande-Bretagne, autant l’espace que crée la France se gère sur la base d’un problématique principe de la laïcité. En conséquence, le Cameroun, héritier de l’une et de l’autre cultures, semble s’être installé dans une zone grise où la relation entre l’Église et l’État se gère par à-coups. Il ne saurait en être autrement. Depuis la fin de l’ère coloniale, les dirigeants du pays n’ont pas véritablement pris la peine de définir avec un tant soit peu de précision un projet national. Aussi leur est-il difficile de piloter les rapports entre l’Église et l’État dans une société multiconfessionnelle complexe. Du temps du musulman Ahidjo (1958-1982), l’État a eu des relations orageuses avec l’Église. L’Affaire Mgr Albert Ndongmo n’était en réalité que l’éruption d’un volcan qui était en ébullition depuis la naissance du régime. Comme le relate l’Abbé Thomas Fondjo dans Les Écoles des missions (Yaoundé, Saint-Paul, 1965), la gestion de l’enseignement catholique était source d’un malaise profond entre l’Église Catholique et l’État. D’autres incompréhensions étaient aussi nées de la volonté de l’État de se mêler de l’organisation des institutions sanitaires de l’Église en cherchant à en règlementer les rémunérations de son personnel. Mais le différend qui pousse l’Église et l’État au bord de la rupture portera sur la liberté d’expression avec comme point d’orgue l’affaire du train[1] de la mort qui entraîne la censure de l’Effort Camerounais du 18 février 1962 suivi de l’expulsion du Père Fertin, son directeur de rédaction. Musulman d’origine peule, ressortissant d’une des régions les moins scolarisées du Cameroun, Ahidjo gérait le pays en féodal. Son régime despotique et hautement liberticide devait sans doute percevoir l’Église catholique comme un État rival qui risquait à tout moment de lui voler la vedette. C’est dire que la presse catholique (l’Effort Camerounais, l’Essor des jeunes, etc.), sans oublier les occasionnelles prises de position de diverses conférences épiscopales et les sermons quasi incendiaires de certains évêques devaient lui donner des insomnies, littéralement. Alors qu’il croyait avoir écrasé dans le sang les patriotes qui avaient pris les armes pour libérer le Cameroun, il se trouve au lendemain de l’indépendance face à un « ennemi » inattendu dont il a du mal à saisir le comportement, sa propre culture ne pouvant l’y aider. Mais était-ce une simple affaire de culture ?

Paul Biya qui lui a succédé est chrétien du Sud, une zone où le catholicisme fit une pénétration miraculeuse, tant la conversion des indigènes au christianisme fut massive et rapide. Biya n’est-il pas lui-même un ex-séminariste ! Mais depuis bientôt quarante ans qu’il est au pouvoir, les relations entre son régime et l’Église Catholique sont des plus tumultueuses. Bien qu’il semble y avoir une accalmie sur le front des relations entre l’Église et l’État au sujet des œuvres sociales (école, structures de santé, presse, etc.), sa gestion calamiteuse des affaires publiques lui a valu moult interpellations des dignitaires de l’Église Catholique, sans que jamais il ne donne le moindre signe d’indignation. C’est sous son régime qu’on a assisté aux assassinats ciblés et jamais expliqués de plusieurs ouvriers et autres princes de l’Église Catholique. On se souviendra de la disparition de Mgr Benoît Balla dans des conditions rocambolesques ou de l’assassinat de Mgr Yves Plumey, du Père Engelbert Mveng , des religieuses de Djoum et autres dans des circonstances jamais élucidées malgré les promesses d’enquête. Comment expliquer le silence ou l’indifférence du séminariste d’hier face à tant de malheurs qui surviennent à l’institution qui l’a bercé ?

Au-delà de l’absence d’un projet national permettant de comprendre avec un tant soit peu de précision les rapports entre l’Église et l’État, force est de constater que la condition postcoloniale plonge souvent certains anciens colonisés et leurs dirigeants dans un amalgame où toutes les croyances y compris les plus occultes sont indistinctement intégrées. Tout se passe comme si les détenteurs du pouvoir voulaient s’approprier toutes les sectes, de manière à assurer leur présence dans tous les cercles magico-religieux. Dans pareil contexte, il devient difficile de savoir qui appartient véritablement à quelle religion. Encore que depuis le régime Ahidjo, le pouvoir politique au Cameroun se soit donné les moyens d’atomiser le clergé catholique de sorte qu’il s’en trouve presque toujours un groupe pour soutenir les thèses qu’il défend, aussi absurdes soient-elles. Ainsi en alla-t-il de l’affaire Ndongmo avec l’étonnante prise de position de Mgr Jean Zoa[2] ou, plus récemment, de l’élection présidentielle douteuse qu’organisa le gouvernement en octobre 2018 pour justifier le maintien au pouvoir du timonier Biya. Alors que Mgr Kleda[3], archevêque de Douala s’inscrivit en faux contre les affirmations du pouvoir au sujet de la transparence de ladite élection, Mgr Mbarga[4], Archevêque de Yaoundé célébra une messe solennelle pour saluer la victoire du président déclaré élu. Au sein de l’épiscopat camerounais postcolonial, tout se passe comme s’il y avait une tension permanente entre les évêques qui veulent jouer la fonction tribunitienne de l’Église et ceux qui s’y refusent, obstinément. 

Mgr Ndongmo sous très haute surveillance

Contrairement à la cacophonie qu’on observe ainsi en période postcoloniale et dont les fondements ne semblent reposer que sur les humeurs ou les égoïsmes des partis et rarement sur une politique, une éthique ou un code de conduite, on se rend compte que les relations entre l’Église Catholique et l’État pendant la colonisation étaient sous-tendues par une philosophie et des principes entendus. Pour le colonisateur comme du côté du missionnaire, il s’agissait essentiellement de faire triompher leurs valeurs de civilisation. Ce n’est pas pour rien qu’au lendemain de la colonisation allemande par exemple, les administrateurs du Cameroun sous mandat français cherchent à écarter, parfois sans ménagement les missionnaires allemands pour les faire remplacer – présomption d’allégeance oblige – par des missionnaires français. Bien que la France soit un pays laïc et passablement anticlérical, force est de reconnaître qu’en colonie il y avait une entente cordiale entre l’administrateur et le missionnaire, étant entendu que le missionnaire comme l’administrateur des colonies étaient chargés de transmettre une « culture dans laquelle le christianisme s’était incarné au point de s’identifier avec elle, en bien des points » (Segue, 78). Nous savons par ailleurs que depuis Jules Ferry et sa loi sur l’instruction publique, la laïcité est l’un des fondements de la politique éducative en France. De plus, l’esprit de la loi Ferry laisse aux parents la responsabilité de l’éducation, l’école s’occupant essentiellement de l’instruction.

Toujours est-il qu’en pays des missions, les parents indigènes découvrent l’école en même temps que leurs enfants. Les missionnaires se donnent donc le devoir de prendre en charge leur éducation, faisant de l’éducation et de la christianisation un ensemble inséparable. Pareille conception de l’enseignement crée quelques frictions vite résorbées entre les missionnaires et les administrateurs des colonies. Mais lesdites frictions demeureront perceptibles entre les missionnaires anglo-saxons (Allemands, Anglais) et les colonisateurs français. Contrairement aux adeptes de l’instruction publique que sont les Français, les Anglo-saxons ont une conception de l’enseignement qui inclut à la fois l’instruction et l’éducation, l’objectif étant toujours de former un individu accompli dans la tradition des acquis du « Liberal Arts Education ». Raison pour laquelle, la religion est demeurée longtemps une discipline à part entière dans le curriculum de l’enseignement dans la partie anglophone du Cameroun. Il faut cependant garder à l’esprit qu’au-delà de ce qui peut apparaître comme approches discordantes des missionnaires chrétiens en situation coloniale, catholiques, protestants et autres presbytériens semblent avoir été toujours d’accord sur la nature sacrée de leur mission de conversion et de diffusion de la civilisation occidentale en pays de mission.

Dommage que les dirigeants camerounais n’aient jamais réussi à s’inspirer de la démarche ci-dessus et à adopter une ligne de conduite un tant soit peu patriotique. Les politiciens postcoloniaux ont constamment fait montre d’un déconcertant opportunisme. Il peut certes leur arriver de solliciter publiquement ou officieusement l’Église à travers ses princes locaux pour accompagner les pouvoirs publics dans la résolution des conflits sociopolitiques. Mais par moments, ils n’hésiteront pas à leur rappeler que l’Église ne doit pas se mêler de politique. Elle doit se cantonner dans les affaires spirituelles, oubliant l’un des enseignements les plus mémorables de Mgr Ndongmo, à savoir qu’on ne peut pas conduire les hommes au ciel comme si la terre n’existait pas.

Ambroise Kom

*C’est nous qui soulignons en gras.


[1] Embarqués de Douala pour Yaoundé dans un wagon métallique sans aération le 1er février 1962, 25 prisonniers politiques dont une femme et un bébé périssent tous à l’arrivée à Yaoundé et sont enterrés dans une fosse commune.

[2] Dans un communiqué qui fit l’effet d’une bombe et que Mgr Zoa attribua à l’épiscopat, il affirma que « l’histoire de l’Église fournit des exemples de scandales venus des autorités ecclésiastiques, scandales (qui) freinent la marche de l’Église (mais) ne l’arrêtent jamais »  (Segue, 298)

[3] http://www.cameroon-info.net/article/cameroun-reactions-post-electorales-mgr-jean-mbarga-tacle-mgr-samuel-kleda-je-pense-330168.html

[4] http://www.cameroon-info.net/article/cameroun-monseigneur-jean-mbarga-a-organise-une-messe-pour-confier-le-nouveau-septennat-de-paul-330690.html

* André Seguè, Mgr Ndongmo et la Question Bamiléké au Cameroun, Bamenda, Langaa Research & Publishing CIG, 2022, 586 pages.

En vente à la Libraires des Peuples Noirs au prix de 15 000 FCFA.

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