Hommage à Manu Dibango, l’homme-souffle

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Dans ce texte, l’écrivain Eugène Ébodé se souvient du légendaire saxophoniste qui aura marqué l’histoire de la musique avec son souffle si magique.

Je viens d’apprendre la mort de Manu Dibango, ce long, longiligne et vibrant humain dont le prolongement naturel était le saxophone. C’était son stylo à lui, son micro, son crayon, son transistor en forme de « S » incliné qui lui a servi de porte-voix, de porte-son, de porte-plume, de ventre fécond, de porte ouverte au meilleur des langages parmi les humains dont il se disait le concierge. Je me souviens de sa présence, de notre première rencontre à l’initiative de Jean-Noël Schifano, grâce aux éditions Gallimard, lors d’une mémorable soirée de Continents Noirs organisée à la Maison de l’Amérique latine à Paris. C’était en 2002, je crois, et Manu Dibango nous a réjouis et émerveillés. Sa jovialité naturelle, son rire sonore et de contralto, son sourire bienveillant, sa faculté à illuminer et à se fondre avec les autres l’avait déjà établi, de Douala à Lagos, d’Abidjan à Bamako, de Johannesburg à Alger, de Naples à Tokyo, de Paris à Pékin, de Bombay à New York, frère aîné, oncle, père, grand-père inoxydable et aimé.
Son instrument favori, le saxophone, après l’orgue et le piano, était le lien, donnait le ton, faisait resplendir le « Wakafrica », c’est-à-dire le sens et la vitalité qui surgissent du ventre de la terre ancestrale pour donner souffle, cadence, offrande et élan. En apprenant la disparition de Manu, je suis évidemment triste et bouleversé. Hier, Madeleine Petrasch et moi avons parlé de lui. Et Mado, cette dame de cœur de 84 ans qui vit à Perpignan, cette vieille dame qui a vu tant d’artistes et de célébrités, m’a raconté leur dernière rencontre. J’ignorais qu’ils se connaissaient, et en cette période de distanciation sociale causée par la terrible pandémie coronavirusienne que nous traversons, elle m’a confié leur échange et ce mot de Manu : « Nous sommes plus proches, toi et moi, que tu ne l’imagines. » Ce mot vaut pour chacun. Manu Dibango le lui a dit après son concert, il y a vingt ans, alors qu’elle s’était glissée dans la cohue de ceux qui se pressaient vers la loge du saxophoniste pour le congratuler et saluer l’auteur non seulement de « Soul Makossa », mais aussi de « Goro City », ou encore de « Soir au village »…
Manu est parti et la nuit est tombée sur le village planétaire. Le virus qui nous éprouve et tue exige désormais la distanciation sociale, c’est-à-dire le confinement, ce qui signifie la séparation des humains pour éviter la mort en série. Il faut constituer en toute vitesse une barrière sanitaire par l’isolement et la réduction de la liberté d’aller et de venir. C’est éprouvant. Mais il le faut, car cela ne durera qu’un temps, que nous espérons le plus bref possible. Il est des distances irréparables : celles qui séparent les vivants et les morts. Manu Dibango et toutes les victimes d’ici ou d’ailleurs, les soignants foudroyés dans l’exercice de leur métier ou les anonymes auront-ils leurs noms sur des monuments ou sur des stèles du souvenir pour que nous nous souvenions de la tragédie du coronavirus ? Il n’y a plus de pleureuses ou de pleureurs pour accompagner les chers disparus. Les rassemblements sont limités et les adieux aux disparus impossibles. Peut-être que nos écrits, nos réactions sur la Toile, nos bougies tweettées, nos clics et nos émoticônes seront-ils des linceuls de papier, des actes internautiques et des monuments funéraires en hommage à ceux que le hasard et l’infortune ont terrassés.

Un souffle inoubliable
Certains diront que les carences sanitaires, les poignées de mains innocentes ou les myopies des gouvernants ont livré le monde à la cruauté bactérienne. Malgré l’effroi et l’angoisse, il nous reste l’irréductible mémoire des émotions et des imaginaires. Il nous reste, davantage par l’écrit que par les cris, la possibilité de traverser le vide incommensurable laissé par les disparus. J’ai écrit à mon éditeur et confident, à l’ami de tous les instants, Jean-Noël Schifano, pour partager le deuil et les désarrois. Son énergie fédératrice et toujours neuve m’a invité à poursuivre la circularité du témoignage et du souvenir autour de Manu, autour des Italiens, autour des Chinois, autour de l’humanité en flammes et des humains en détresse. Chaque goutte d’encre sera semblable à chaque larme pour transmettre le message. Nous devons songer aux collecteurs de ces témoignages pour qu’ils soient le réceptacle de la grande fraternité, de l’immense sororité qui fera le pont, qui reliera toujours ceux qui sont vivants et ceux qui sont partis.
« Idiba », l’aube, qu’ont su si bien ouvrir et chanter Manu Dibango comme Francis Bebey, s’est affaissée. Les couleurs du ciel n’avaient pas ce matin le flamboiement qui enchante les réveils. Le ciel est bas dans les Cévennes. Il va neiger demain, prévient la météo. Il neige déjà dans nos âmes glacées avant la chute des flocons. Le cœur de Manu s’est éteint. Mais Manu, qui ne bronche pas, restera Dibango : l’homme-souffle, le musicien universel, qui a slamé de la terre au ciel poumons et saxo en feu de joie.
Eugène Ebodé

Écrivain, enseignant en poste à Mayotte, docteur en littérature française.
Source : Le point Afrique

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